<![CDATA[Le Conservateur Haïtien - Textes]]>Fri, 12 Jul 2024 01:22:17 -0700Weebly<![CDATA[Haïti ne dépense pas plus pour évaluer ses élèves que pour les former]]>Wed, 07 Jun 2017 02:52:47 GMThttp://leconservateurhaitien.com/textes/haiti-ne-depense-pas-plus-pour-evaluer-ses-eleves-que-pour-les-formerIl faut respecter le courage dont a fait preuve M. Manigat en intervenant dans le débat sur la question de l’éducation en Haïti à un moment où ses réformes sont si critiquées. Malheureusement, M. Manigat n’offre aucune explication sur les mesures les plus désastreuses prises sous son leadership: cette généralisation brutale du Nouveau Secondaire par exemple, pour laquelle le MENFP lui-même n’était pas prêt. Il semble justifier l’élimination des examens de 6èmeAF mais ses raisons ne résistent pas à un examen sérieux. J’ai aussi rencontré chez l’ancien ministre une générosité et un intérêt pour nos enfants auxquels, franchement, je ne m’attendais pas. J’écris donc sans colère, par devoir, simplement pour rétablir la vérité, avant que certaines des affirmations du ministre ne se transforment en sagesse conventionnelle.
Je vais me contenter de réfuter seulement quatre des affirmations de M. Manigat. Puis, en réponse à sa proposition (bonne, mais dangereuse dans le contexte actuel) de réduire le parcours pré-universitaire à 12 années, j’offrirai un aperçu de la manière dont on met en application de pareilles mesures.
L’assertion la plus surprenante de M. Manigat apparait dans le titre même de son article: «Haïti dépense plus pour évaluer ses élèves que pour les former.» C’est grave! Mais est-ce vrai? Les chiffres disent «non». (J’explique, dans le Post-scriptum, comment je suis arrivé à mesconclusions.) En utilisant les chiffres cités par M. Manigat lui-même pour 2013-2014, il faudrait une moyenne de421 élèves (ce qui est morbide) dans une classe de Rhéto ou de Philo d’un lycée pour que le coût de la formation pour l’année et par élève soit EGALE au coût de l’évaluation de cet élève. Mettez les classes à 60 élèves et on obtient un montant 7 fois moindre «pour évaluer un élève du bac que le montant investi pour sa formation pendant l’année de son évaluation.» C’est un minimum, car je n’utilise que le salaire des profs des classes terminales, laissant de côté toutes les autres dépenses.
 
Ce n’est pas tout. Les évaluations officielles ne devraient définitivement pas être le seul contrôle exercé sur le système éducatif. Il faudrait que les écoles soient inspectées, que les «écoles normales» soient contrôlées de près etc. Puisque rien de tout cela n’est fait, on est obligé de conclure que c’est l’évaluation du bac qui les remplace tous (je ne dis pas qu’une évaluation des élèves peut effectivement remplacer ces autres contrôles). Dépenser 7 fois moins pour un contrôle qui remplace TOUS les autres, non, ce n’est pas beaucoup. L’argent est peut-être mal dépensé, mis il n’est simplement pas vrai que Haïti dépense plus pour évaluer ses enfants que pour les former.
 
Il n’est pas vrai non plus que les résultats par école en 2014-2015 furent une innovation; cela se fait depuis au moins 2004. Les écoles intéressées à faire leur diagnostic devraient avoir déjà terminé avec ce diagnostic en 2014. Les autres ne pouvaient pas ou ne voulaient pas.
Ceux qui veulent comprendre le mal qui frappe notre système éducatif ne doivent pas considérer uniquement les chiffres. Le fort taux d’échec n’est pas le pire. Entre deux élèves de Philo qui réussissent au bac, l’écart peut être abyssal, dépendant de l’école. En termes de compétences (pour utiliser un mot à la mode), dépendant des deux écoles qu’on choisit, il peut y avoir un écart beaucoup plus grand entre deux élèves qui réussissent mais qui viennent de deux écoles différentes (une ‘bonne’ et une ‘faible’), qu’entre un ‘éliminé’ et le lauréat de la classe dans l’école la plus faible. Une réduction du taux d’échec n’affectera pas à elle seule ce problème. Ce n’est pas tant à un « génocide scolaire» qu’on assiste qu’à l’établissement d’un véritable apartheid, non pas scolaire, mais économique et social.
 
Pour finir, la présentation de la question de l’évaluation nationale en 4èmeAF, faite par M. Manigat, ne correspond pas à la réalité. D’un côté, la réduction des coûts dont parle le ministre vient du fait que le MENFP avait simplement transféré les coûts des examens aux écoles. Ce sont les écoles qui devaient multiplier les copies, procurer les feuilles de mise au net, assurer la surveillance et, comme je l’ai dit dans un précédent article, les écoles sérieuses eurent une évaluation sérieuse et les écoles bòlèt eurent des examens bòlèt. L’expérience ne se fit qu’une seule fois en 2015; le MENFP ignora complètement le travail des enfants et depuis lors, cette histoire n’est qu’un souvenir. D’un autre côté, en supposant que les 12 mesures proposaient effectivement cette évaluation nationale en 4ème AF en lieu et place de celle de la 6ème AF et que cette mesure était délibérée, les examens de 6ème AF auraient continué pour les élèves qui se trouvaient déjà en 5ème ou 6ème AF. Ils n’auraient été éliminés que pour la promotion ayant déjà subi les épreuves de 4ème AF, soit 2 ans plus tard.
 
Ce dernier point m’amène à la proposition d’abandonner «le long parcours de ces 13 ans de scolarité (9 du fondamental et 4 du secondaire) pour s’aligner aux 12 années de scolarité avant l’université». Le danger réside justement dans le risque qu’un futur ministre décide de mettre en place cette réforme comme on l’a fait pour les 12 mesures et le Nouveau Secondaire, sans rien préparer ni planifier, en décrétant seulement un bon matin que le Secondaire est désormais de 3 ans, ou que le fondamental s’arrête en 8ème AF. Dans l’espoir de dissuader un futur décideur de prendre cette voie néfaste, je m’en vais expliquer à quoi ressemblerait l’application d’une pareille mesure si on le fait avec sérieux. Rêvons donc.
 
Disons qu’un nouveau ministre décide, en 2017, la réduction du parcours pré-universitaire à 12 ans. 1ère étape (1 an): une équipe se penche sur le curriculum des 13 années d’études pour déterminer le meilleur segment à compresser pour diminuer le nombre d’années. (Si des études valables ont été faites là-dessus, on peut sauter cette étape.) Disons qu’on décide de réduire les 6 années de la 4èmeAF à la 9èmeAF à 5 ans.Alors en 2018 commence une période de deux ans pendant lesquelles les éditeurs et auteurs travaillent sur les nouveaux manuels, où directeurs d’école et professeurs sont préparés à ce qui va se faire. Au moment où la réforme arrive dans les salles de classe, nous sommes en septembre 2020.
 
En 2020-2021, la 4èmeAF est désormais la Nouvelle 4ème AF. En 2021, la campagne électorale commence. La presse met tous les candidats sous pression pour qu’ils s’engagent à respecter la réforme et à financer le coût supplémentaire des examens de fin d’études fondamentales en juin 2025. Les prêtres, évêques et pasteurs prient régulièrement pour que les politiciens laissent les enfants continuer leurs études en paix. 2021-2022 cette nouvelle promotion est en N5ème AF. Le gouvernement qui a commencé la réforme part en février 2022. Un nouveau président monte et les enfants rentrent en N6èmeAF en septembre 2022. Toutes les églises continuent à prier.
En 2022-2023 ces enfants sont en N6èmeAF. En 2023-2024, ils sont en N7èmeAF et, en 2024-2025 arrivent en N8èmeAF, nouvelle dernière classe du fondamental. Pendant toutes ces années, les examens de 9ème AF continuent normalement (avec la tricherie en moins, j’espère). Juin 2025: augmentation considérable du nombre de candidatspour les examens de fin d’études du fondamental avec la N8emeAF et la 9emeAF composant en même temps.
 
2025-2026 toutes les écoles secondaires accommodent une classe de Secondaire I anormalement grande. Une nouvelle campagne électorale commence en 2026: la presse place une telle pression sur les candidats à la présidence qu’ils finissent tous par jurer qu’ils ne toucheront pas à la réforme en cours et qu’ils financeront sans rechigner le budget supplémentaire pour les examensde terminale de 2029 (n’oubliez pas que cette première promotion est plus nombreuse que d’habitude). Nouveau marathon de prières pour protéger les enfants de la folie des politiciens. Cette anormalement-large promotion traverse le Secondaire II en 2026-2027. Un nouveau président monte en 2027 et la première promotion de la réforme entre Secondaire III pour 2027-2028.
 
En 2028-2029, les enfants de la première N4AF abordent la dernière année du secondaire et, en juin 2029, subissent les examens de fin d’études secondaires. La réforme est complète. Elle aura duré 12 ans et traversé trois mandats présidentiels. Messes et services d’action de grâces sur tout le territoire national.
 
Vous avez assez rêvé! Il est temps de vous réveiller.
A.J. Victor (ajvictor17@gmail.com)
17 septembre 2016
 
 
  •  : Voici comment je suis arrivé à mes conclusions. Les chiffres cités par M. Manigat lui-même dans son article donnent un budget de 500, 000, 000 gourdes pour les examens officiels en 2014 (dépenses directes). Assumant que 80% (plus de 75%) de cette somme était affectée aux deux bacs, nous obtenons des dépenses directes de 400, 000,000 gourdes pour les deux bacs. En 2014 nous avions 235 677 candidats pour les deux bacs (165541 au bac 1 +70136 au bac 2). La moyenne de la dépense par candidat pour l’évaluation officielle est donc d’environ (500, 000,000÷235,677) 1698 gourdes/candidat.
Pour obtenir le «montant investi pour la formation [d’un élève du bac] pendant l’année de son évaluation», je considère une classe de Rhéto dans un lycée: à 30 heures par semaine (plus ou moins standard) et à 6 heures de cours par «chaire» nous obtenons 5 profs à payer. Le salaire de 11,000 gourdes par mois, pendant 13 mois pour 5 profs nous donne un total de (11,000gdesx13) x5= 715,000gdes par classe de Rhéto ou Philo.
Arrivé ici, je confronte un problème : je n’ai aucune idée de l’effectif moyen d’une salle de classe de terminale dans un lycée de la république. Je ne peux donc pas calculer le coût de la formation par élève. Mais je peux faire autre chose : pour que la dépense pour la formation soit égale à la dépense pour l’évaluation, il faudrait avoir (715,000/1,698) 421 élèves par classe en moyenne. En conclusion, pour l’année 2013-2014, et en utilisant les chiffres de M. Manigat, il faudrait plus de 421 élèves par classe en Rhéto ou en Philo pour pouvoir affirmer, comme il le fait, que «on dépense plus pour évaluer un élève du bac que le montant investi pour sa formation pendant l’année de son évaluation. » Si nous imaginons des classes de 60 élèves par classe dans les lycées (chiffre décent et parfaitement acceptable pour Haïti), la dépense pour la formation d’un élève s’élève à (715,000/60) 11,916 gourdes, soit a peu près 7 fois plus que les 1698 gourdes dépensées pour évaluer ce même élève.
Je prends évidemment comme prémisse que, lorsque M. Manigat dit «Haïti dépense» il fait référence à ce que l’Etat haïtien dépense; pas à ce que  «les haïtiens dépensent». C’est le plus simple. Dans le deuxième cas (ce que « les Haïtiens dépensent »), la comparaison devient beaucoup plus complexe et un statisticien devrait procéder avec beaucoup de prudence et de discernement.
Je sais que M. Manigat (côté ‘coût de l’évaluation’) prend en compte les coûts indirects, et mentionne les dépenses des parents. Cependant, s’il faut inclure ces coûts dans la mesure des dépenses, il faudrait alors prendre en compte aussi (côté ‘coût de la formation’) les dépenses des parents pour envoyer leurs enfants au lycée chaque jour, ce que consomme le MENFP pour «le reste», mesurer le coût de l’inefficience notoire du ministère dans l’organisation des examens, etc.

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<![CDATA[Quand Valery Numa reçoit Tartarin de Tarascon]]>Tue, 06 Jun 2017 02:11:39 GMThttp://leconservateurhaitien.com/textes/quand-valery-numa-recoit-tartarin-de-tarascon
Parce que Messieurs quand on le laisse seul
Le monde mental messssieurs
N’est pas du tout brillant
Et sitôt qu’il est seul
Travaille arbitrairement
S’érigeant pour soi-même
Et soi-disant généreusement en l’honneur des travail-
leurs du bâtiment
Un auto-monument
(Prévert)

 
     Il faut concéder au pasteur Fils-Aimé (reçu par Valéry Numa le mercredi de la semaine sainte) que beaucoup de ses critiques contre les pasteurs et les églises évangéliques sont justifiées. Ces églises feraient bien de les prendre en compte et d’essayer de redresser la situation. L’enseignement de beaucoup de ces pasteurs qu’un simple bal, une bière entre amis, fumer ou même un verre de vin constituent des péchés, il est vrai, tue la joie et la liberté que la rencontre avec le Christ devrait apporter. Le pasteur aurait pu cependant, en nuançant ses critiques, éviter d’agresser Dieu injustement car, il faut bien l’avouer, Il (Dieu) a fait de son mieux pour que nous comprenions qu’Il ne nous demande pas tout cela. J’ai fait face à ce problème avec des jeunes protestants qui m’ont affirmé que boire de l’alcool est un péché. J’ai dû répliquer que Jésus a donc péché puisque non seulement il a bu du vin (Matthieu 11, v19), mais son premier miracle fut même de changer de l’eau en vin à une fête (Jean 2, v1-10). Il y a donc un problème sérieux dans ces églises évangéliques et cette bonne dose de vérité, même déversée sans amour comme elle l’a été, aurait pu faire du bien.
      Mais le pasteur ne s’est pas arrêté là.  La résurrection? Un plagiat. L’ascension du Christ? Une figure «Jésus pa pyès al pyès kote»! La naissance de Jésus? Tout comme celle de n’importe quel homme né des relations sexuelles d’un homme et d’une femme. Ce verset des psaumes qui vous console? Il y a vingt traductions possibles et si vous ne connaissez pas le Grec,  l’Araméen et la méthode historico-critique, vous ne pouvez pas le comprendre…  A entendre le pasteur, on a l’impression que tous ceux qui ont travaillé aux traductions des bibles dont nous nous servons sont ou des simplistes ou des menteurs (qui ne nous donnent pas toutes les variations possibles du texte original), qu’il est le premier à avoir étudié le Grec et l’Araméen…
     Quelque chose cloche… Une telle fatuité est plutôt rare chez les plus brillants;  Jean Fils-Aimé est, en fait, le deuxième adulte que j’ai entendu proclamer lui-même son «premier de classe» à l’école classique. Le premier fut Jean-Bertrand Aristide. Définitivement quelque chose cloche…
     Les plus mètdam des petits pasteurs évangéliques sans-diplôme ont dû vite réaliser que cette manière d’argumenter du pasteur ressemble étrangement à celle des meilleurs bluffeurs. (Un bluffer en reconnait un autre et, à bluffer chaque dimanche, on finit par maitriser l’art.) Mais il leur est difficile de répondre car l’homme arrive comme un Tartarin, bardé de diplômes, de ses mwen-konnen-Grèk, mwen-konnen-Ebre, mwen-konnen-Arameyen, et de tous les bouquins qu’il a gobés dans des universités dont ces pauvres pasteurs entendent probablement le nom pour la première fois. Pour ces malheureux dont les fidèles constituent la source de leur pain quotidien, le danger est réel. Souvenez-vous du fameux Aristid-pale-7-lang et vous le comprendrez. Et si une fidèle venait leur demander s’ils connaissent le Grec…? Dans ce petit pays privé de bibliothèques, de spécialistes des langues anciennes (le Grand Séminaire et les Jésuites  ont probablement accès à des spécialistes mais l’Eglise n’a pas vraiment un coq dans l’arène), le pauvre petit pasteur évangélique n’a même pas où se cacher.  Comment alors démasquer l’imposture?
     D’abord en se rappelant qu’être chrétien est, en premier lieu, un vécu. La liste des Docteurs de l’Eglise, par exemple, inclut, à côté d’un géant incontournable de la pensée occidentale comme Saint Thomas d’Aquin, la petite Thérèse de Lisieux et même Catherine de Sienne qui était illettrée. (Un docteur de l’Eglise est un saint, ayant «développé une doctrine éminente, un enseignement théologique et spirituel utile à l’Église») Et on peut faire confiance au Vatican que les théologiens qui ont recommandé l’inclusion de cette illettrée dans la liste faisaient partie de la crème de la crème et connaissaient leur Grec, leur Hébreux et leur Araméen probablement beaucoup mieux que M. Fils-Aimé.  Mais ce n’est pas cela qui, à leurs propres yeux, compte : «Les saints, nous explique l’un des plus brillants théologiens contemporains, sont les vrais interprètes des Saintes Ecritures. Le sens d’un passage donné de la Bible devient vraiment intelligible chez ces êtres humains qui ont été totalement transpercés par ce passage et l’ont vécu. L’INTERPRETATION DES ECRITURES NE PEUT JAMAIS ETRE UNE AFFAIRE PUREMENT ACADEMIQUE [...] Les Ecritures sont remplies de potentialités, un potentiel qui ne s’actualise que lorsque quelqu’un vit à travers et souffre à travers le texte sacré. » [1] Cette citation donne une petite idée de ce qu’on appelle le magistère de l’Eglise. Pour les experts travaillant sur les textes sacrés, il ne s’agit pas de faire un travail technique sur les textes originaux pour pouvoir les expliquer à tous ces nigauds au-dehors qui ne connaissent ni le Grec, ni l’Araméen, ni Machin (comme le comprend notre pauvre pasteur), mais un effort pour utiliser toutes les ressources de l’intelligence et du cœur et les mettre à l’écoute du Seigneur pour mieux servir son peuple. Nous ne pouvons pas tous être des experts dans le domaine mais nous pouvons faire confiance à ceux qui s’occupent de cela qu’ils le font pour servir Dieu et non pour leur propre petite gloire.
     Ce que cela implique de manière concrète c’est que, bien que notre pasteur ait, semble-t-il, ingurgité beaucoup de livres, il lui manque deux choses que l’étendue de ses lectures ne peut donner mais que n’importe quel petit pasteur évangélique, non formé mais sincère, peut posséder (voyez ce que dit Jésus là-dessus Matthieu 11, v 25-26): le vécu chrétien et la réflexion (ou la sagesse, si vous voulez).
     Lorsque le pasteur Fils-Aimé affirme par exemple que les Haïtiens ont jeûné pendant deux cents ans, il affirme quelque chose qui a probablement attendri ses auditeurs vivant dans les sociétés opulentes, mais qui est simplement faux. Ne pas manger parce qu’on n’a pas de quoi manger est radicalement différent du renoncement volontaire et libre à la nourriture. Les deux expériences sont différentes et dans la façon dont on les vit et dans leurs effets. Grangou pa jwe et «Le cœur de ceux qui n’ont rien peut être endurci, empoisonné, méchant - intérieurement rempli de convoitise pour les biens matériels» (Ratzinger, ibid.). Notre peuple n’a pas jeûné pendant deux cents ans. Il a eu faim pendant deux cents ans. Et nous ne le savons que trop bien, car toute la stratégie  wòch-nan-dlo vs wòch-nan-solèy  ou pitit-Petyon vs pitit-Desalin des politiciens haïtiens repose précisément sur cette dégradation du cœur et de l’âme de ceux qui ont faim. Est-ce la même chose qui arrive quand on jeûne? Non. Et n’importe quel catholique illettré ayant l’habitude de jeûner pour le carême sait que les effets sont à l’opposé de cela. C’est pourquoi l’Eglise l’encourage. Mais il faut avoir VECU cela pour le savoir.              
     La même remarque est valide pour la position du pasteur sur la question des «rapports avec Dieu». Une « phrase creuse » crie le pasteur. Vraiment?  Même chez la longue lignée des saints de l’Eglise? Même chez un  théologien du calibre  et de la densité de Ratzinger?  Là encore, c’est quelque chose qu’il faut avoir VECU pour le savoir. Mais ne croyant en rien, le pasteur n’a rien vécu. C’est quelque chose que son doctorat ne lui permet pas de savoir.  Et comment appelle-t-on quelqu’un qui ne sait même pas quand il ne sait pas ou quand il ne peut pas savoir?   
     Il y a plus inquiétant que cette ignorance totale du vécu chrétien chez le pasteur. Sa capacité de réflexion présente des failles anormales chez un «scientifique». Il y a quelque chose d’anormal même dans sa manière de s’identifier comme un scientifique. En général, les scientifiques s’identifient comme tel pour justifier des limites à ce qu’ils peuvent dire ou faire. Un oncologue par exemple, placé devant l’évidence de la disparition subite d’une tumeur dira quelque chose du genre «Tout ce que je peux dire en tant que scientifique est que cette tumeur était présente il y a trois jours et qu’elle n’est pas présente aujourd’hui; et qu’il n’y a aucun traitement, aucun remède actuellement capable de produire ce résultat, même en trois ans. Il n’y a donc, pour le moment aucune explication scientifique à la disparition de cette tumeur.»  Si, excité par la nouvelle, vous lui dites « Mais c’est un miracle!», il vous répondra «je ne sais pas» ; il ne vous dira ni «oui, c’est un miracle» ni «non, il n’y a pas de miracle»; simplement qu’il  «ne sait pas» et la raison en est simple: il ne sait pas.  Il peut bien, arrivé à la maison, dire à sa femme qu’un miracle s’est produit à l’hôpital. Mais c’est le mari qui parle. Le scientifique, lui, NE SAIT PAS. La science ne sait pas ce genre de choses, ne PEUT PAS savoir ce genre de choses. Elles sont en dehors de son champ.  Nous parlons des vrais scientifiques, bien sûr. Qu’en est-il pour notre pasteur?                                
     Considérons l’une des affirmations les plus choquantes du Pasteur Fils-Aimé: l’Ancien Testament est un «plagiat».   A entendre notre pasteur parler ainsi, on croirait que des archéologues avaient découvert le «Bureau des droits d’auteur des peuples de la Mésopotamie» et qu’ils y avaient trouvé l’enregistrement des textes de l’Ancien Testament au nom d’un autre peuple que le peuple juif.  Et le texte des Israelites étant moins ancien que le texte enregistré au nom de l’autre peuple, ces archéologues avaient conclu que les Israelites avaient plagié.  Non, ce n’est pas aussi simple. Ce qui est arrivé, c’est que, des versions les plus anciennes de l’histoire de la Genèse dont les archéologues disposent, le manuscrit des juifs s’est révélé moins ancien que le texte babylonien.   Ils ne peuvent pas savoir si cette plus ancienne version (d’un côté comme de l’autre) représente la 50ème, la 100ème, la 3ème ou la première version. Ils ne peuvent pas vraiment savoir pendant combien de temps ces mythes ont circulé à l’oral, avant l’apparition de l’écriture, ni les brassages de culture qui ont précédé cette première mise à l’écrit. Evidemment, dans les cercles académiques occidentaux, ces questions causent des débats interminables où chaque camp avance des arguments supportant sa position. Qui a hérité de qui dans ce cas? L’explication la plus raisonnable est que ce sont des mythes que se partageaient les peuples de la région. Ils appartenaient dans un sens à tout le monde. L’histoire du déluge apparait, semble-t-il, dans les mythes de plusieurs peuples, même en dehors du Moyen-Orient. Est-ce que cela veut dire que le déluge s’est vraiment produit ? Possible. Le sait-on? Non! Une petite phrase du pasteur, souvent répétée pendant l’interview,  «lè mwen di yon bagay, ou kapab pa dakò avèl men ou pakap konbat li » causerait un rire fou si elle était prononcée dans n’importe quel symposium dans n’importe quelle société occidentale avancée (avec les plus vulgaires des scientifiques présents se demandant « mais c’est quoi cette c*nnerie?»).  Ce sont ces confrontations qui font avancer les recherches: celui qui est d’accord avec toi ne t’aide pas à découvrir les faiblesses de tes arguments et à avancer. Cela est tellement établi que Robert George de Princeton University, considéré par certains comme le meilleur penseur conservateur aux Etats-Unis (donc sur qui les «liberals» tirent à boulets rouges), conseille à ses étudiants de faire l’effort de fréquenter autant que possible ceux qui ne partagent pas leur point de vue. Alors ça, c’est pour les gran pays mais… dans notre petit village de Tarascon…
     Les légèretés de notre Tartarin de pasteur ne s’arrêtent pas à ses positions sur le Saintes Ecritures. Dans une belle envolée oratoire dans la seconde moitié de l’émission, il s’emporte contre Dieu: «Un Dieu fouettard, un Dieu castrant, c’est un Dieu tèlman tout la jounen li en kolèr ke li pa banm yon ‘break’ pou mwen heureux parce que li pwomet mwen le bonheur la-ba. Et là moi je préfère, comme disent les Français, le vin d’ici à l’eau de là.» Deux remarques là-dessus.
Première remarque: c’est beau mais c’est faux. Il suffit de regarder autour de soi pour se rendre compte que les chrétiens sont très intéressés au bonheur des hommes sur terre. On n’a pas besoin de savoir lire et écrire pour aller au ciel; alors pourquoi toutes ces écoles catholiques?  Pourquoi tous ces hôpitaux, centres de santé et universités catholiques partout dans le monde? La plus grande organisation non-étatique à procurer des soins de santé aux Etats-Unis est l’Eglise Catholique. Pourquoi ? Pourquoi toutes ces organisations chrétiennes envoyant de l’argent et souvent des jeunes pour aider dans le tiers-monde? Je ne dis pas que tout cela se fait toujours avec les meilleures intentions, mais les chrétiens qui se sacrifient et paient de leur présence sont en général sincères. Il y a aussi le fait que, à parler vrai, Jésus n’est pas populaire parmi ceux qui vont à l’église à cause du paradis qu’il promet (ces gens n’y pensent pas trop) mais à cause de ce qu’il offre ici et maintenant : une guérison du corps ou du cœur, un travail qu’on a trouvé, un enfant qui a réussi aux examens etc. Les Français peuvent toujours dire qu’ils préfèrent « le vin d’ici à l’eau de la » (pour «l’au-delà ») mais ce n’est, comme disent les Haïtiens,  que pale lafrans: n’était-ce l’intervention de l’au-delà (avec Sainte Jeanne d’Arc), il n’y aurait probablement pas de vin français d’ici ; on aurait le vin, je crois, mais elle serait le vin d’une province de l’Angleterre.
     Deuxième remarque. J’espère que le lecteur attentif a noté que je n’ai pas, dans cet article, confronté mes convictions à celles  du pasteur. M. Numa a lui aussi évité la confrontation et je pense que c’est bien. Mais quand le pasteur a accusé  le Dieu des Dix Commandements d’être un Dieu fouettard etc. (voir la citation plus haut), je pense que M. Numa aurait dû protester, non pas pour défendre Dieu, qui peut bien se défendre tout seul, mais pour se défendre lui-même. Car si Dieu est castrant pour M. Fils-Aimé, M. Numa est encore plus castrant pour les parlementaires et autres magouilleurs de la République. (Je remercie les «journalistes» de KNN de m’avoir ouvert les yeux sur ce point.) Je suis sûr qu’ils lui font exactement le même reproche. Et c’est vrai qu’il est un journaliste fouettard, « toujours en colère » contre les moindres petites magouilles, refusant d’accorder le moindre «break» à ces pauvres parlementaires pour qu’ils soient, eux aussi, heureux ; c’est-à-dire qu’ils aient leurs trois ou quatre petites concubines bien grassouillettes, qu’ils puissent les nourrir, les loger, placer leurs amis et parents  dans l’Administration Publique, renflouer leur compte en banque. etc.  
     J’ai pris le pasteur sérieusement chaque fois qu’il semblait sérieux et parlait plus ou moins comme un chercheur. J’ai donc cherché "flore duprez" sur amazon.com. Le résultat fut: Your search "flore duprez" did not match any products.
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     J’ai cherché le nom sur Google sans rien trouver puis j’ai cherché «La condition féminine et les Pères de l'Eglise latine». Le livre effectivement existe. Il est plutôt ancien (1982) et la revue critique donne l’impression que c’est un bon travail.  Je vous soumets un extrait de ce compte-rendu de lecture.
«[Duprez] remonte ici aux écrits des Pères de l’Eglise latine, qui lui semblent essentiels pour comprendre cette nostalgie primitive de la pureté et ce mythe de la femme idéale, chaste, vertueuse. Elle relève donc ce qui, dans les textes patristiques, était consacré à l’état de virginité, au mariage, aux secondes noces et aux prémices d’une juridiction canonique du mariage(fiançailles, empêchements, indissolubilité) […] D. complète ce chapitre par un aperçu de la position de l’Eglise et de l’Etat sur le veuvage et regrette en conclusion qu’on ne puisse trouver chez les Pères de véritable théologie du mariage »
«Le mariage chrétien se distingue essentiellement du mariage païen par son indissolubilité. Il fait de la consommation le signe terrestre de l’union des époux et place la femme sur un pied d’égalité avec l’homme.» Ceux qui sont intéressés à lire le compte-rendu au complet le trouveront sur : http://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1985_num_40_6_17580
J’ai cité cet extrait précisément pour permettre au lecteur de juger de l’écart entre le niveau de pensée de l’auteure et celui du pasteur Fils-Aimé.
     Puis j’ai cherché «mithraïsme» comme le pasteur l’a demandé. Plus je lisais, plus j’étais confus: une information apparaissait sur un site  mais pas sur un autre puis réapparaissait sur un troisième avec un détail qui invalidait ce qu’avait dit le premier.
     Ce qu’on sait, en gros, c’est que le mithraïsme était une religion à mystères. Le mot n’a pas ici le même sens que lorsqu’on parle du « Mystère de la Sainte Trinité» par exemple mais fait référence à une religion où le culte est secret et où seulement les initiés peuvent participer. Il y a donc peu de textes écrits avec, comme conséquence, que « l'étude du culte de Mithra repose principalement sur l'analyse et l'interprétation de l'iconographie qui décore les lieux de culte.» Ce sont donc essentiellement des icônes que les archéologues vont interpréter. Voici ce que j’ai pu réunir comme information: le plus fiable de ce qu’on connait de Mithra est qu’on célébrait sa fête le 25 décembre ; mais cela ne veut rien dire parce que cette date correspond aux célébrations du solstice d’hiver et c’est la raison pour laquelle les Chrétiens avaient choisi  cette date aussi. L’Eglise n’a jamais dit que Jésus était né un 25 décembre mais comme on savait pour sûr qu’il était né, on avait choisi une date permettant de christianiser les célébrations païennes. Mithra n’était pas né d’une Vierge mais d’un rocher (une montagne). Des bergers ont assisté à sa naissance mais les hommes n’étaient pas censés avoir existé encore. Des icônes montrant Mithra à un banquet, des archéologues en mal d’interprétation ont conclu que le mithraïsme avait une «eucharistie». D’une autre icône montrant Mithra avec les douze signes du zodiaque, on a déduit qu’il avait douze apôtres, et l’icône est postchrétien etc. etc. etc.
     Après avoir lu sur le mithraïsme, je dus me rendre à l’évidence qu’on ne peut même pas dire que le Christianisme avait imité le mithraïsme ou même emprunté quoi que ce soit au mithraïsme. S’il y avait plagiat il serait beaucoup plus vrai pour le pasteur qui avait évidemment avalé sans discernement les constructions douteuses des sceptiques et des athées les moins doués. Je me mis alors à me demander si le pasteur avait vraiment dit «plagiat». Je l’écoutai donc à nouveau. Oui il a parlé de plagiat expliquant que lorsqu’il enseignait les religions comparées, il avait l’habitude de demander à ses élèves d’aller chercher le mot sur Google. Alors il a épelé le mot mithraïsme  pour les auditeurs: «M-Y-T-H-R-A-I-S-M-E». J’écoutai deux fois, refusant de croire ce que j’avais entendu : le premier-de-classe-toute-ma-vie-pasteur-chercheur-docteur-historien-professeur-d’université-konnen-Grèk-konnen-Ebre-konnen-Arameyen, ne pouvait pas épeler correctement le mot "mithraïsme". Sous le coup du choc, je me mis moi-même à parler Grec, m’écriant: Kyrie eleison.

 
A.J. Victor
19 avril 2016
ajvictor17@gmail.com


[1] (Joseph Ratzinger, Jesus of Nazareth, Ignatius, 2008 -l’emphase est de moi. J’ai traduit le passage de l’Anglais; il n’est donc pas nécessairement identique à celui de la version française du livre.)
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